CHAPITRE 4


En rentrant chez moi, je trouve ma mère avachie devant la télé. Comme d’hab ! En train de gober comme une droguée un soap débile qui dégouline de mièvrerie. Ses yeux paraissent immenses dans son visage émacié. Elle respire difficilement et se tient les côtes, un paquet de mouchoirs souillés posé sur le canapé usé. Elle me jette un regard vide, marmonne un vague « bonsoir » mais ne me pose aucune question. J’essaie de la faire parler. Elle me fait tellement de peine. Elle souffre. Je ne sais comment l’aider. Mais elle s’en fout, se penche en avant, tousse comme une malheureuse, cherche ses meds de façon frénétique dans son sac à main posé sur le sol. OK ! Elle ne veut pas me parler, je respecte. Je me dirige vers ma chambre. Jenna en sort. Mais qu’est-ce qu’elle fout là-dedans, bordel ?

Moi, hors de moi : Mais qu’est-ce que tu trafiques dans ma piaule ?

Jenna : Elle est dégueu, ta piaule. Grave en bordel. Comme toi. Un bordel ambulant à toi tout seul…

Moi : Merde Jenna, tu fais chier. T’es pas ma mère !

Grace, d’une voix faible : Vous pouvez pas parler moins fort ? Ma série commence. Chut…

Moi, adouci d’un seul coup : Maman, ça va ? Tu réponds à peine quand on te parle…

Grace, respirant avec difficulté : Oui, ça va, ça va… Comme ça peut aller. Mes poumons me brulent tellement… Et je n’ai plus de voix. Teo, sois plus sympa avec ta sœur.

Jenna, qui renchérit : Ouais, plus sympa. T’as entendu, tête de nœuds ?

Moi, à bout de nerfs : Quoi ?!? Mais c’est elle qui me bâche non stop avec ses remarques sournoises.

Alors que ma mère nous demande une fois de plus de nous taire, mon téléphone vibre dans ma poche. C’est Josh. L’autre absent depuis des lustres, qui me demande de le retrouver maintenant à l’entrée du parc. Maintenant ! J’hallucine ! Ma mère et ma sœur refusent que je sorte.

Jenna : Tu as des choses à faire ici. Nettoyer ta porcherie, par exemple…

Moi, exaspéré : Tu l’as déjà dit, bouffie !

Grace, se redressant du canapé : Ça suffit, Teo ! Tu as vu l’heure ? Pas question de sortir maintenant ! Tu veux que je te rappelle comment ton père est mort ?

Avec une voix hyper rauque, elle me crie dessus. Elle dit que c’est le couvre-feu, qu’il y a plein de trucs à ranger. En plus, Jenna doit partir d’une minute à l’autre pour la remplacer à l’usine. Et elle, le couvre-feu ? Ça ne la concerne pas, peut-être ? Je sens la colère qui me monte aux yeux. J’essaie en vain de la contenir. J’ai trop le haine! Je ne veux plus être le spectateur consentant de la mort annoncée de ma mère. Sans elle, impossible de survivre dans la partie basse de la ville, ce no man’s land infâme qu’on appelle entre nous avec ironie « la déshéritée ». Alors que ces pensées glauques envahissent mon esprit, je décide de planter là ma sœur et de laisser ma mère à ses séries de daube et à ses « meds ». Sans un mot, je tourne les talons en direction de ma chambre. J’emmerde le monde ! En hurlant en silence…



Dans ma chambre, mon téléphone se remet à vibrer. Je m’affale sur mon vieux lit déglingué que j’affectionne. 
Josh, d’une voix pâteuse : Teo, c'est Josh !
 Moi : Je sais Josh ! Ton nom s’affiche !
 Josh : Ah ah, très drôle ! Dis, tu viens au parc ? 
Moi : Tu déconnes ? Il fait nuit et c’est le couvre-feu. T’as oublié ce qui est arrivé à Marco ? 
Josh : C’était un accident, non ?
 Moi, choqué : Se choper une balle en plein couvre-feu ? Désolé mec, ce n'était pas un accident ! 
Josh : T’es trop dramatique Teo ! À quoi bon vivre sans braver les interdits ? Hé, comment va ta bombe de sœur ? 
 Moi : Chiante comme jamais. Toujours sur mon dos. 
 Josh, d’une voix vicieuse : Wow, j’aimerais trop l’avoir sur mon dos, moi… C’est une chaude, ta jumelle… 
 Moi : Josh, ferme-la !! C’est ma sœur.
 Pour couper court aux allusions salaces de cet obsédé, je relance notre discussion sur le parc. 
Moi : Pourquoi tu veux aller au parc ? Tu sais ce qui se passe là-bas. La nuit, c'est encore plus dangereux.
Josh : C’est ça qui me fait kiffer, mec ! On dirait une vieille mauviette quand tu réagis comme ça. Hé, depuis là où je suis, j’entends ton estomac couiner ! T’as pas mangé depuis quand ? 
 Moi : Tu sais ce que c'est. Je mange comme tout le monde. Le minimum légal. Trois fois rien. Du bien dégueu, qui ne tient pas au corps. 
 Josh : Et bien moi, je me suis tapé des frites et un bon gros hamburger…
 Moi, l’eau à la bouche : Plein de fromage fondu ?
 Josh : D’après toi ? Allez, je te laisse mec. VK cherche à me joindre. 

Il raccroche. Le con m’a donné faim. J’ai tellement la dalle que si je m’écoutais, je mangerai un éléphant. Parce que je ne vous ai pas dit, mais la nourriture à Urbansville, c’est chasse gardée. Certains mangent à volonté des tonnes de trucs trop bons. Les autres, comme moi, mange de la daube en boîte.



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